mardi 18 mars 2008
[Feu dans la nuit qui vient]..........
Elle a perdu une boucle d’oreille, ne s’en est pas rendu compte. Il est en face d’elle et fixe la chaînette qui reste, à laquelle pend une perle rouge, comme une seule blessure mortelle dans son cou très blanc. Elle penche la tête, la brûlure franche se déplace, touche presque l’épaule nue. Elle soupire, un violon s’aiguise dans l’air, le bijou tremble en baiser furtif, onde écarlate d’une rivière où glisserait une carpe noire. La lumière qui chancelle à travers la vitre pénètre la plaie ronde, l’embrase en flèche, étreinte envolée. Elle parle, ne cesse de parler, ses mots sont des perles rouges qui roulent sur la nappe blanche et chutent à ses pieds, s’y fracassent cruels ennemis ; s’entassent les débris, dévorent l’air, toxique trésor. Il ne les ramasse pas, il lui faudrait une vie, où est la sienne ? Elle bat ailleurs, sous le fruit tombé de ses caresses, à quelques centimètres de ses mains vides. Depuis combien de temps le quitte-t-elle ? Autour, tout autour, les mangeurs ne vieillissent pas, petit monde incandescent déjà décédé ; l’horloge s’est arrêtée à une note de sang. Il a mille ans, il ne reste qu’un éclat de son cœur, qu’elle porte en breloque, distraitement ; un secret qu’elle aurait oublié, plus léger que la brise, un animal familier qui se love au bout de sa laisse sans rien exiger qu’un peu de son parfum ; et de pouvoir la frôler quelquefois.
"Oh zut ! J’ai perdu une boucle d’oreille !"
Il serre dans sa poche son poing. Dans son poing, l'œil jumeau qui palpite encore, ardent dans l'obscurité.
(la recette ICI)
lundi 25 février 2008
[Mangez-moi mangez-moi]..........
ça m'apprendra à être tellement dans ce livre*, au propre comme au figuré.
J’ai dormi dans mon frigo ! La chose et son contenu habituels étaient-ils devenus géants ou avais-je rapetissé ? L'histoire ne le dit pas. Je languissais gentiment entre un yaourt au citron et une truite hagarde. Je crois bien que j'ai aperçu l’ombre fantomatique d’un bouquet de persil mais ne saurais le jurer, c'était peut-être de la coriandre ou les têtes échevelées de branches de cerfeuil en conciliabule. J’entendais la rumeur des clayettes du dessous, le camembert hurlait qu’il était fait comme un rat tandis que la mousse au chocolat en sursis de péremption, suppliait qu’on la consomme avant minuit. Au-dessus de moi, les fesses d’une barquette de foie de veau étaient seulement agitées du souffle régulier du sommeil, tandis que le dessous du verre de moutarde pétait des bulles de topaze vite évaporées. Les crevettes ronflaient puissamment dans leur assiette en pyrex et c’était douceur de voir leur orgiaque mêlée endormie ainsi, abrutie dépourvue de rêves. Symphonie dodécaphonique que les parfums mêlés de tous ces aliments, violons désaccordés que leurs bourdonnements mêlés au ronron du frigidaire, dans la nuit transparente. Oui, ce noir-là était translucide, percé de veilleuses vertes de salle de cinéma : "sortie de secours", "halte au feu", "merde à la police", "les oeufs et les laitages d’abord". Dans leur faible clarté, on apercevait les aliments et leur gigue de morts, ralentie comme un brouillard.
Il n’y a que moi qui étais parfaitement immobile, ficelée que j’étais en paupiette de veau. Rouée de coups, aplatie jusqu’à la finesse du papier, roulée cette fois délicatement sur moi-même puis ligotée serrée, je contenais, meurtrie et complice, le secret que des doigts sûrs m’avaient contrainte à garder, un enfant parfumé d’herbes mouillées, informe et patient, attendant en mon centre que l’on me tranche pour apparaître, tendre sous ma chair. J’en éprouvais de la résignation et du contentement, au milieu de cette nuit froide, j’attendais mon heure, sachant qu’avant d’être mordue, moulue, avalée, il me faudrait connaître le feu. Tout était décidément en place dans ma tête engourdie de paupiette, sans plus d'énergie pour de la peur ou des regrets je n’avais même pas à fermer les paupières pour me reposer enfin. Au milieu des autres condamnés, l'indolence me gagnait.
*
... Ici, la recette dédiée à Agnès Desarthe et à mes cauchemars
mercredi 30 janvier 2008
[Je veux être une marmotte]..........
Ça me prend régulièrement après mon anniversaire, les jonquilles sont toujours trop loin, j'ai juste envie de me coucher et de me réveiller au printemps, en bref d'être… une marmotte.
Tu rentres dans ton trou en automne, il fait encore tiédasse en journée, t'es encore toute bronzée et surtout t'as mangé à t'en faire péter la panse sans penser à la balance, t'es obèse et c'est pas grave vu que t'as personne à séduire, ton projet immédiat étant de reposer tout ce gras. Faut juste que tu passes la porte de ton repaire, avec un chausse-pieds si nécessaire. Donc tu rentres, tu te laves les dents SI TU VEUX, tu te mets une bonne crème hydratante, tu vas faire pipi, tu décroches le téléphone tu tapotes ton oreiller en plumes, tap tap tap mmmmmm, tu fais "mlouirp" en bavouillant un peu et zou : au pieu ! et là. Ben là tu roupilles, tu dors, tu pionces, t'en écrases, tu ronfles, tu rêves, tu songes, tu pètes, tu te retournes, tu somnoles, tu comates, t'es plus là, quoi. Ta température corporelle chute, et tu t'en tapes royalement, tu fais ta longue nuit de bébé.
Et pendant ce temps…
Pendant ce temps : tu t'achètes pas des bottes pour l'hiver, tu vois pas les arbres griffus, t'entends pas les pompiers sonner pour te vendre le calendrier, tu dégivres pas ton pare-brise, tu fais pas la queue pour acheter de la Neutrogena peaux très sèches, tu t'enfiles pas d'aiguilles grosses comme des cure-dents sous les ongles pour décorer ton sapin, tu gadouilles pas dans la neige toute dégueulasse, tu mets pas de pneus neige, tu coupes pas du bois pour la cheminée, tu reçois pas des tas de personnes aux réveillons, tu te creuses pas la tête et le cœur du banquier pour trouver des cadeaux à tout le monde, tu te pètes pas la tronche sur le verglas, t'as pas l'onglée, t'as pas trop chaud sous ta doudoune dans les supermarchés, tu casses pas tes boules de Noël préférées en défaisant ton sapin déplumé, tu vas pas te massacrer une jambe au ski, tu te fades pas les rediffusions à la con des périodes de fête sur TF1, t'es pas obligée non plus de te battre pour le dernier chemisier rose cactus taille 68 en solde, ni de chercher un déguisement marrant pour carnaval, ni de faire sauter les crêpes, ni d'avaler une fève grosse comme un doigt et de courir aux urgences, tu chopes pas la grippe, ni aucun virus qui traîne dans les magasins ou à la poste, pour peu que ton anniv' tombe là, tu vieillis pas, t'as pas les pieds gelés, t'as pas le moral en berne en regardant le gris du ciel, tu n'as même pas l'ombre d'une idée que là, à quelques mètres, l'hiver se passe. Tu t'en ta-pes de l'hiver.
Economies d'antidépresseurs, de bouffe, de chauffage, d'étrennes, moi je dis : je veux être une marmotte.
Surtout que…
Au printemps, d'un coup, t'entends un doux pépiement dans les frondaisons, un rayon de soleil te caresse à travers les lames du store, tu t'étires, tu fais "mmmmmmmm", tu te lèves toute mouirf encore, tu vas faire pipi, tu te laves les dents, MEME SI TU VEUX PAS, tu rebranches ton téléphone, tu n'écoutes pas encore ton répondeur, tu fais une toilette de chat et tu sors sur le pas de la porte, ton café brûlant dans les pattounes. Tu regardes et partout c'est la fête du renouveau, des angelots passent dans le ciel en chantant "Pâques ! Pâques ! elle est ressuscitée"… les mésanges te font de l'œil, les ruisseaux clapotent en se réchauffant entre les pierres, les jonquilles sarabandent de Haendel, de jeunes mâles en rut te regardent concupiscemment. T'as l'embarras du choix. Faut dire que t'es devenue un canon ! t'as perdu tout ton gras, te voilà svelte à rendre malade de jalousie Kate Moss, ton poil soyeux à poussé et te fait une traîne emmêlée de fleurs, t'as pas le teint brouillé par les kilos de chocolat avalés, le temps d'un croissant, d'une douche et d'un déo 24 heures, et tu seras prête pour de folles parades amoureuses. Pas oublier de couper les ongles quand même. T'as pensé à acheter de la cire à épiler ?
Bref, il fait beau, t'es belle, le monde est à toi, l'hiver n'a pas existé, tu vis tout le temps en été, ton seul projet c'est copuler et dévorer. Oui : je veux être une marmotte.
jeudi 17 janvier 2008
[Le pays de mon coeur caramel]..........
Le pays de mon cœur qui bat, qui bat, qui bat ? ce sera celui des songes où pendeloquent des cœurs caramels transpercés, olibrius à balancelle, galopant des amours flamboyantes, un drôle de pays qui ne dit pas son nom aux douaniers mais préfère le chuchoter aux enfants et aux amoureux. Contrairement à ce qu'on croit, il ne rejette pas ses habitants au petit matin –que l'on peut appeler les rêveurs, si on veut. Ce sont eux qui le quittent, pensant sortir juste un moment. Les voilà perdus pourtant : le pays de mon coeur est animé d'un mouvement presque imperceptible, qui peut faire franchir trois fois la distance de la terre à la lune en quelques secondes. On croit être encore au seuil, dans le jardin du rêve, en son ombre bleutée, on croit pouvoir revenir à sa douceur quand on le désire alors qu'on est déjà en plein désert, très loin ou tout près, de toute façon revenu, cerné à nouveau par les frontières de ronces du réel. Les autres rêveurs nous cherchent dans le songe qui demeure malgré nous. Ils nous appellent ; on n'entend plus leurs voix, juste une vague rumeur que l'on prend pour du vent ou le chant d'un oiseau, le klaxon d'un camion blanc sur la colline. On pourrait peut-être encore retrouver la petite porte pourvu que l'on s'arrête, que l'on aperçoive les liserons derrière la rouille, que l'on entende l'oiseau derrière la poulie. Mais on secoue la tête, on chasse les abeilles chargées de miel, on continue à s'enfoncer sur nos jambes lourdes dans les taillis ou dans les dunes, sans même savoir qu'on a renoncé et que l'oubli viendra.
Il faut habiter ses rêves avec ténacité et s'armer d'un fil d'or pour aller au jardin.
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Première (et peut-être dernière) proposition pour le jeu de La Table Monde, "le pays du cœur" et pour leur concours de la plus belle photo culinaire à envoyer pour la Saint-Valentin.
> La recette ?
Faire un caramel blond (sucre semoule + 1/3 de son poids en eau, casserole à fond épais, feu moyen, jusqu'à coloration souhaitée) avec une pincée de gingembre. Couler en emporte-pièce huilé sur papier sulfurisé après avoir déposé au centre un zeste d'orange non traité découpé suivant son inspiration. Tenir jusqu'à prise du caramel un pic en bois huilé à l'emplacement du trou. J'en ai fait aussi avec des pépites de chocolat disposées en fleur dans un caramel vanillé, mais c'est un peu moins joli (si très bon) et, de toute façon, je n'ai pas envie de réinstaller tout mon bricolage mac giveresque pour prendre une photo. Ce week-end s'il fait un peu de soleil.
lundi 14 janvier 2008
[Entrelacs]..........
On aperçoit des violoncellistes, on s'emballe pour des vieillards en verre, on frôle des inconnus, on s'arrête quelques secondes à un visage, on a le cœur qui bat plus fort pour un geste esquissé à côté de soi. J'aime la fugacité de ces croisements, la sensation indicible qui en découle parfois, Saudade, la nostalgie à peine ébauchée de ce qui ne sera pas. On n'en souffre pas vraiment mais le cœur soupire brièvement, on n'y prend pas garde. Il reconnaît les siens, les élit, y renonce, le temps d'un battement de cils. On passe comme file un train dans le paysage arrêté. Ne vous est-il jamais arrivé d'être à la vitre d'un de ces wagons, à contempler le monde ? Un homme attend au volant de sa voiture, arrêté au passage à niveau… Il va au travail ou il en rentre, il part pour la boulangerie ou pour l'autre bout du monde, vous n'êtes qu'une ombre rapide du paysage et pourtant vos regards se croisent, vous voit-il vraiment ? Il est peut-être sur son balcon, à la table familiale du déjeuner, au bout de sa rue, dans les cheveux de sa maîtresse, à nouveau au passage à niveau, quand vous descendez du voyage si loin de là, quelques siècles plus tard. Vos rythmes sur terre ne sont pas identiques, le temps ne passe pas aux mêmes montres, la rencontre n'aura pas lieu.
Ça me frappe toujours, ces centaines de peaux effleurées rapidement, tous ces regards vite happés par la ville, les magasins, les voitures, les aéroports, les maisons qui se referment. Il en faudrait si peu pour que la rencontre ait vraiment lieu, pour que l'autre s'installe dans votre vie. Si peu et tant à la fois. Une seconde de plus, un hasard, un pas à gauche, un mot… Pendant des années, mon mari est venu rendre visite à son meilleur ami, mon voisin de palier. Il a fallu que celui-ci déménage pour que survienne enfin l'intersection. On peut croire à un dessein, on peut aussi choisir de croire au bordel, au désordre le plus complet. La danse des corps humains nous projette parfois les uns contre les autres, et plus sûrement, nous sépare aveuglément.
Mardi dernier, cette valse m'a laissée à quelques centimètres du corps d'une Dame. Un corps-arbre, dans un grand manteau simple, bleu comme une capote de soldat partant pour le front. Le corps d'une mère à ne pas s'y tromper, un refuge qui doit sentir le savon, l'eau de Cologne, la pâte à tarte et l'eau de Javel. Une reine enlevée à la naissance et élevée par des paysans ; sous la couronne austère des cheveux sombres coupés au plus pratique, une figure bienveillante sculptée avec rudesse, que les ans ont commencé à fondre un peu sur le cou blanc. Le buste ample est très droit au-dessus des hanches souveraines. Les jambes sont ancrées au sol par de larges mocassins gris. Aucun fard derrière les lunettes d'opticien mutualiste. Propre et discrète comme une maison de gardien d'écluse planquée derrière une glycine et un banc repeint. On a un peu parlé. Comment est-ce arrivé ? Dans ce tout petit magasin, elle regardait les cahiers aux couvertures bariolées. Elle n'osait pas les ouvrir, parfois son doigt les caressait, elle souriait gentiment. Comment ai-je fini par entendre sa voix où subsiste l'empreinte d'un autre pays, une naissance lointaine au soleil ? Comment ai-je su que sa fille aînée venait de partir en Guadeloupe ? 32 ans, je crois, elle avait enfin trouvé un travail sûr. Elle avait quitté la maison très tôt, bien du souci, il n'était pas dit, il se voyait.
"Vous pourrez aller la voir…".
Oh non, elle doit garder ses petits-enfants, les petits du fils qui lui, est resté. Là, elle a pu sortir parce que sa belle-fille est à la maison. Elle sourit tout du long et tout du long j'imagine les gamins qui l'assaillent comme une montagne sans qu'elle bronche, infiniment patiente. Je sens le fumet de la cocotte qu'elle a mis sur le coin du feu ce matin. Tout en souriant, en évoquant cette fille partie à l'autre bout du monde, elle soulève ses lunettes et essuie la larme qui lui vient. Elle s'excuse, aplatit vite, sous l'index et le majeur, cette goutte salée, la traîne sous sa paupière, remonte vers la tempe sous laquelle vrombit le souvenir chéri, la main de sa fille, minuscule et confiante dans la sienne, sur le chemin de l'école. Les doigts sont carrés et musclés, ils ont épluché des kilos de légumes, lissé des draps blancs et brodés, tordu des serpillières, passé de la pommade sur des courbatures. Ils se sont posés, maladroits, sur le dos d'un homme dans le noir. La femme qui pleure en souriant dans ce petit magasin a le geste le plus gracieux qui soit pour remettre ses lunettes en place : "c'est un peu dur".
Simplement, complètement : belle.
J'ai eu très envie de la serrer dans mes bras. Ça ne se fait pas, c'est entendu. Je me suis donc retenue. Elle est repartie dans la danse et je l'ai regardée me sourire depuis le dehors qui l'absorbait à nouveau.
(Ici la recette dédiée à cette reine en manteau...)
vendredi 5 octobre 2007
[Petit éventail]..........
- Tu penses à quoi ?
- A rien. Il est quelle heure ?
- J'en sais rien… il est plus loin que midi, c'est sûr, j'ai entendu les cloches.
- C'est la sieste, il n'y a plus de bruit dehors.
- Si, écoute, un bébé pleure.
- Ah oui, il ne peut pas dormir. Il a mal aux dents.
- Ou il a faim.
- Moi aussi j'ai faim ! On mange ?
- Au lit ? Oui ! tu descends chercher le jambon et puis de l'eau et puis du vin et puis du raisin. Oh ! Il reste une moitié de foccacia sur la table ! Tu la prends aussi.
- Pourquoi moi ?!
- Parce que c'est toi qui as faim
- Pas toi ?
- Si, mais je n'en ai pas parlé.
- C'est juste. Il y a combien de temps ?
- Qu'on est là ?
- Qu'on est là.
- Je ne sais pas… Une nuit, un matin et un peu d'heures.
- Non. Je suis sûr qu'il y a bien plus longtemps que ça.
- Tu t'ennuies ?
- Idiote. Oui, je m'ennuie atrocement.
- Je te déteste...
- Moi aussi. Il y a au moins cent ans qu'on est dans cette chambre. Si ça se trouve, quand on sortira, plus rien ne sera pareil, dehors.
- Ce sera comment ?
- Il y aura des nouvelles maisons, des avions dorés, des enfants transparents…
- Ce serait joli.
- Les avions dorés ?
- Les enfants transparents. On verrait les avions dorés à travers.
- Et aussi la mer !
- La mer ? mais elle est loin.
- En cent ans, elle a le temps d'arriver.
- Pourquoi viendrait-elle ?
- Pour nous chercher.
- Toi et moi ?
- Oui. elle aurait posé sur son dos un gros bateau qui s'appellerait… je ne sais pas… si ! Le vagabond !
- Oui !
- Oui, hein ?! le vagabond et on partirait à son bord…
- Tu sais conduire un bateau ?
- Evidemment ! Je sais tout conduire, les bateaux, les chameaux, les valses, les gros camions...
- T'es le plus fort.
- Embrasse-moi…
- Dis… dehors, il y aura toujours les oiseaux quand on sortira ?
- Ça t'embête ? Non parce que si ça t'embête, il suffit de le dire, hein. Je les supprime.
- Non, garde-les ! j'aime bien les entendre chanter dans les arbres. Et puis c'est pas que j'les aime pas, j'en ai juste peur.
- Oui, ça arrive.
- Ça ne t'étonne pas ? chaque fois que je dis que j'ai peur des oiseaux, on me regarde bizarrement.
- Attends, je vais te regarder bizarrement… Comme ça ?
- Je t'aime ! Tu sais, je me dis que j'ai peut-être peur des oiseaux parce qu'ils sont comme des regards. A moins que ce ne soit l'inverse. Les regards, comme des oiseaux
- Ça se tient… et quelle espèce d'oiseau serait le tien ?
- Le mien ? Le mien… est un gros oiseau mélancolique qui toujours pèse et rêve.
- Oh oui ! un gros petit oiseau bleu et rond comme deux planètes. Souvent je le vois qui palpite sous tes paupières, quand tu dors.
- Souvent ? Mais…
- Souvent depuis que je te regarde dormir, depuis cent ans.
- Et toi ton regard serait un… un corbeau sous la pluie parfois. Ou un ibis sacré très tôt le matin quand tu vas voir par la fenêtre la couleur du ciel. Mais le plus souvent c'est un colibri.
- Très bien ça le colibri, c'est tout petit, ça se glisse partout. Regarde comme il se pose sur ton front, il picore tes songes, le voleur !
- Aïe !
- Il cache sa tête sous ton bras
- Tu me chatouilles…
- Il se roule contre ton ventre… il frémit sur tes seins... frissonne contre ton cœur… il vacille… il meurt !
- Non !
- Ah non, le voilà qui revit, son cou rond est hérissé de cils qui te caressent chaque fois que je ferme ou ouvre les paupières.
- …Petit éventail…
- Il vole jusqu'à la nuit entre tes jambes, il cesse de chanter…
- Tu penses à quoi ?
- A rien. Il est quelle heure ?
- J'en sais rien… il est plus loin que cinq heures, c'est sûr, j'ai entendu les cloches.
- J'ai faim...
lundi 17 septembre 2007
[La reine violette]..........
Quand elle était petite, il lui arrivait d'emprisonner le monde sur son annulaire droit.
En revenant de l'école, un soir, sa mère lui avait donné une pièce pour la machine à distribuer des surprises installée devant la boulangerie de l'avenue Aristide Briand. Dans la coque ovoïde en plastique jaune, qui était tombée en rebondissant dans le distributeur après qu'elle ait tourné la clef, il y avait une bague de conte de fée, à améthyste plus chatoyante qu'une vraie, grosse comme un petit pois. La largeur du doigt s'ajustait, le métal noircissait la peau en quelques minutes seulement. Elle en adorait la couleur. Sa mère lui avait dit que les yeux d'Elisabeth Taylor étaient exactement de cette nuance-là ; sa voix était pleine d'admiration en répétant ce miracle auquel elle croyait avec ferveur... La fillette regardait de plus en plus près cette teinte merveilleuse qui sentait la fleur et le bonbon, cette bague qu'on aurait voulu faire fondre sur sa langue. La pierre haute sur sa petite main, serrée par quatre griffes dorées, lui tenait compagnie, ne cessait de renvoyer les reflets de la lumière, kaléidoscope. Un jour qu'elle s'ennuyait en classe, après un devoir trop vite fini, elle avait appuyé son menton entre son index et son pouce droits, pour approcher l'objet de ses yeux.
Paupières baissées, elle admirait, sous son air d'enfant sage et concentrée sur des pensées bien trop sérieuses pour son âge, le soleil qui jouait dans sa bague. Elle tentait de diriger très exactement son expiration sur l'anneau afin que l'air, en y rebondissant, lui révèle un peu de l'arôme métallique mêlé à sa propre odeur tiède. Petit à petit, sans doute ivre de ce parfum particulier et des reflets de vitraux qui chatoyaient à son doigt, il lui avait semblé que les arêtes de la bague perdaient de leur netteté, qu'elle s'animait comme une bulle d'eau mauve. D'une seconde à l'autre, elle était devenue aussi grande qu'un bassin olympique. En se penchant sur l'onde épaisse de cette piscine inespérée, la fillette avait découvert toute la classe reflétée. Les murs, les meubles, les vivants avaient été avalés. Les fenêtres hautes qui donnaient sur le couloir gisaient au fond de l'océan en grands rectangles blancs tremblés. Au-dessus d'eux flottait la silhouette ondulante de la maîtresse qui se déplaçait lentement entre les rangs, algue fragile soumise à un mouvement de doigt. En bougeant de quelques millimètres, elle faisait se noyer toutes les têtes penchées de ses camarades, sans exception ; même Roberto plongeait en ombre chinoise, pris au piège ; son amour secret enfin tenu tout contre elle pour autant de temps qu'elle pourrait s'immobiliser ainsi, dans cette position exacte. Elle se redisait le conte de la Reine des Neiges et, en son château pourpre, elle retenait le jeune garçon, roi de son royaume solitaire. Mais déjà elle respirait autrement, la bague renvoyait le reflet de la pendule à l'envers.
Après la découverte de son nouveau pouvoir, elle s'était de plus en plus dépêchée de finir ses devoirs, et tous les jours, et plusieurs fois par jour, avait joué à porter le monde sur sa main sans que personne ne le sache. Avec l'expérience, elle avait appris à conduire le songe avec minutie et exactitude comme elle l'aurait fait d'un attelage splendide. Le paysage venait se poser dans sa bague dès qu'elle le désirait et selon l'angle qu'elle imaginait, elle ordonnait le prodige à son gré, enfermait en de sombres étreintes qui elle voulait, quand elle le désirait. Voulait-elle les dessins sur les murs ? Elle levait un cil et s'en emparait, pour les enchâsser dans le prisme du joyau. Elle n'avait même plus besoin de soleil pour absorber le monde, les simples néons de la salle de classe suffisaient. Personne ne se doutait de quoi que ce soit, on lui trouvait l'air de plus en plus ailleurs, rêveur, on la raillait un peu plus pendant les récréations mais elle s'en moquait. Au premier souffle de chagrin, il lui suffisait de le souhaiter pour réduire les moqueurs à de microscopiques ombres prises dans un demi-centimètre carré de verre coloré.
Un jour pourtant, alors qu'elle portait la main à hauteur de ses yeux, le rêve cessa brutalement. La pierre n'était plus sur l'anneau de métal. Elle sut immédiatement qu'elle ne la retrouverait pas, le royaume devait être détruit, tout ce qui avait du prix l'était un jour, c'était une enfant qui avait conscience de la brièveté des choses. Il fallait grandir et elle s'y résigna ou fit mine. Elle ne porta plus jamais de bague en verre peint. Quand sa mère lui offrit un anneau orné d'un saphir et d'un rubis minuscules pour ses seize ans, ou quand son amoureux fit glisser un gage de fiançailles paré d'un diamant plat autour de son annulaire gauche, elle ne tenta même pas d'y emprisonner son gâteau d'anniversaire, les yeux de l'amant ou, plus tard, son premier appartement, la bouche affamée de son enfant, les arbres derrière les fenêtres fermées. Les pierres offertes étaient de toute façon bien trop modestes pour contenir le monde, l'exercice aurait été vain. Elles les portait comme on doit porter de vraies bagues, distraitement. Les autres voyaient à ses doigts les jougs qu'elle avait acceptés, un jonc d'or jaune avait clos la collection. Quand elle jouait encore avec elles, c'était pour les faire tourner machinalement en attendant son tour à la boucherie ou à la fromagerie, sans leur jeter un œil. Ce geste, à l'inverse de ses jeux d'optique d'enfant, qui transportaient le quotidien en de scintillantes contrées, l'enracinait au réel, la rassurait sans doute.
Elle faillit un jour se souvenir du pouvoir enfoui. C'était un dimanche après-midi. Debout, les cuisses contre la longue table familiale, elle servait la tarte tatin à sa famille. Elle découpait précisément. Les parts étaient égales, il n'y aurait pas de jaloux. Les assiettes des jours sans invités étaient en pile devant elle, dépareillées : deux rouges dont une ébréchée qu'elle se réservait, tout en bas de la pile, une blanche recouverte de tiges et feuilles de capucines, une autre où le capitaine Haddock partait à l'abordage, sabre en avant avec un air mauvais, et une dentelée, crème, à l'ornementation compliquée ; trois guirlandes de fleurs identiques se répondaient sur le pourtour, tandis que deux alsaciennes coiffées parcouraient inlassablement un chemin de porcelaine pour se rendre à l'église, sans se parler. L'une était déjà loin devant et l'autre attardait son profil rêveur au premier plan, serrant contre elle un missel ou peut-être une fleur.
Elle allait prendre une assiette, y déposer une part de tarte et la tendre à l'un des mangeurs, recommencer jusqu'à ce que chacun soit servi. Elle avait répété souvent ce geste, depuis longtemps elle ne craignait plus de renverser l'assiette, elle aurait sans doute été persuadée de pouvoir le faire les yeux fermés si on le lui avait demandé. Peut-être y serait-elle parvenu. Ce jour-là, pourtant, elle fit glisser trop vivement un morceau de gâteau sur l'assiette alsacienne. La part ne tomba pas mais atterrit un peu brutalement. Le bord de la pâtisserie se rompit et quelques miettes s'échappèrent. L'une d'elles atterrit sur sa main droite encore en suspension au bord de l'assiette, prête à empêcher la glissade. On ne sait pourquoi mais au lieu de simplement la chasser, elle posa la pelle à tarte et l'assiette remplie, approcha sa main de son visage penché. En équilibre instable entre son auriculaire et son annulaire droits, trônait un fragment pâle de pâte brisée, surmonté d'un éclat de caramel aux angles aigus. Le soleil de 14 heures, arrivé par la baie vitrée, frappait l'ambre translucide du sucre cuit. Elle bougea à peine la main et il lui sembla apercevoir dans les reflets bruns les têtes alignées de ses deux filles. Elle en eut le cœur serré comme lorsqu'on croit retrouver quelqu'un perdu de vue depuis longtemps, on sait que l'on peut se tromper et que même si c'est lui, là, de l'autre côté de la rue, il aura changé, il ne sera pas celui qu'on a laissé, perdu à jamais dans les abîmes du temps. On voudrait s'élancer, on voudrait aussi rebrousser chemin.
- maman ? Maman ! qu'est-ce que tu fais ?
- maman ! j'ai faim !
L'appelaient-ils depuis l'intérieur du caramel ? Elle approcha encore sa main de son visage et… la perle roula sur la nappe. Du bout de l'index, elle la ramassa, l'écrasant un peu. Elle la porta à sa bouche et la croqua.
lundi 10 septembre 2007
[Invitation à une chatte]..........
Colette chérie, me voilà bien embêtée. Imaginez que j'ai cuisiné ces haricots que ma mère disait "à l'étouffée" et que je ne vois personne à qui les dédier mieux qu'à vous. Il faut que vous sachiez : le chat n'en a pas voulu ! Le sombre bandit n'aime rien qui contienne du cochon mais que savais-je de ses convictions quand il vint à moi ? Je suis trop vieille et lui, comme tous ceux de son espèce, bien trop ingrat pour que je change mes habitudes. Je garde donc cette débauche de légumes et de cochonnailles qui me vient de ma Sido à moi et vous invite à y poser vos yeux de Siamois, à y graisser vos pattes d'encre. Viendrez-vous ?
J'imagine le dépit qui saisirait de plus parisiens que vous devant ma misérable offrande ! C'est peu dire que je me ferais engueuler dans la rue d'avoir osé proposer un plat si rustique à quelques-uns de vos consœurs et confrères qui réservent leurs palais hautains à des mets autrement raffinés et autrement… ennuyeux ! Que voulez-vous ? Vous restez ma terrienne ; ce plat simple et puissant est le vôtre. Il roule le même air que vous à la barbe des modes. C'est un paysan sans allure qui ne s'embarrasse pas d'élégance et de bonne manière. Il vient tôt à la maison, s'impose en cuisine pour la matinée tout entière. Il pénètre partout, visite, fouille, inspecte. On retrouve de
sa bonne odeur de montagne jusque dans les armoires de l'étage. Il imprègne les draps où vous vous abandonnerez lors de la sieste qu'il vous imposera.
Je vous demande de lui faire bien honneur, j'y ai mis tout mon amour et le cher souvenir des mains de ma mère. Tout en décapitant les légumes, je vous imaginais à la cueillette, votre belle tête au centre du jardin nimbée d'une auréole dorée comme celles de Saintes des églises. Vous pouvez rire ! La vôtre était de paille percée et le soleil qui passait à travers, mitraillait vos avant-bras de mille éclats roux. Vous ressembliez à cet autre chat qui n'est pas le mien, que je vois passer chaque matin derrière le lilas, furtif automne. Lorsque je l'appelle, il tourne vers moi sa face plate d'arsouille orange, me toise en riant du fond de ses yeux si bleus, me tire une langue insolente et repart en chasse, libre, beau, sans penser à moi.
Adieu, je dois encore écrire d'autres bêtises et rêver d'autres plats en vous attendant. Je chasse les nuages que font vos cheveux indociles à votre front et y pose un baiser. Puis un deuxième.
mardi 28 août 2007
[Les bettes de la sorcière]..........
Le Blog est un petit animal fragile qui demande des soins réguliers. La sorcière s'en rendait compte en constatant l'état du sien, Dedicacessen, quasi-moribond en cette fin d'août. L'été ne lui avait rien valu et les pérégrinations à dos de balai arthritique de sa propriétaire non plus. Pourtant tout jeune, il sentait le renfermé, moisissait certainement, s'alanguissait, s'amenuisait, s'estompait lentement du paysage et seuls les fidèles parmi les fidèles venaient encore le
veiller un peu, gentils et patients, tandis qu'il se laissait aller à une torpeur morbide, privé des soins de la sorcière. Cette dernière leur était bien reconnaissante (autant que peut l'être une créature de son acabit) de se préoccuper encore du petit animal qu'elle avait aimé mais elle doutait qu'ils soient assez tenaces et amicaux pour continuer leurs visites bien longtemps. Elle comprenait que le spectacle soit peu divertissant et même, que ces soubresauts capricieux sans jamais de dernier souffle ou de résurrection complète, soit lassants. Elle tendit la main pour tapoter l'animal. Il rouspéta un peu, lui tourna le dos en soupirant. Il portait cette fois bien son nom, "blog", comme un borborygme à peine étouffé par un crapaud ulcéré. En s'endormant, fébrile, il coassait une litanie comme un sanglot :
- blog… des caresses, blog blog pourquoi voulait-elle raconter des his- blog -toires… à dormir deblog. Juste des recettes blog, de la cuisine, ça aurait été aussi bien et puis blog blog blog blog blog, me laisser si longtemps sans soin, blog, l'enfoirée ne jamais offrir un verre aux visiteur, blog blog bloague… sauvage blog comment veut-elle ? des caresses, blog il me faut plus de commentaires, blog blog blog, blog ! je ne pourrai pas tenir jusqu'à la Tous- tousse tousse, cette toux sent le sapin, -saint, j'ai soif, si soif bl. fffffOg. Ogue.
La sorcière était bien contrariée. Ses copines de chaudrons n'allaient pas toutes la plaindre, certaines mêmes lui siffleraient qu'elle l'avait bien cherché. Quant à deux ou trois gnomes défroqués de derrière les gazinières, il était à parier qu'il ouvriraient leur porte-monnaie rancis pour fêter dignement l'enterrement de la bestiole verbeuse à coup de liqueurs frelatées. Trêve de défaitisme, il ne fallait pas leur donner cette joie ! Elle allait mettre le blog en soins intensifs. Elle lui murmura :
- Dedicacessen mon tout petit, je vais convoquer tout ce que je connais chez les vivants et les morts, chez les lapins géants, les chats renégats, les licornes argentées, les chanteurs, les plumitifs, les danseuses nues, les insectes, les repris de justice, les révolutionnaires, les peintres maudits, les hédonistes, les mal baisés, les mal baisants, les mal tout court, les tout-va-bien aussi, les cueilleurs d'histoires, les mangeurs de rêves, les serpents à sornettes, les sorcières à trottinette, les profs de techno, les sportifs légendaires, les illuminés, les poètes nomades, les hiboux tout roux, les amis d'enfance, les rencontres trop tardives, les monstres des lacs et leurs rivages où clapotent des barques, les escargots aux feuilles mortes, les automnes et les printemps, le Père Noël tapant la belote avec Nessie derrière le Prisu, le bon dieu et la mer qui s'ouvre, les araignées du soir espoir, celles au plafond zonzon, les animateurs radio, les dessinateurs, les îles de l'Atlantique, les puits profonds, les terriers et les amoureux secrets… tous viendront. Ils te caresseront la tempe, ils illumineront la falaise et des bateaux plein de gens ayant tous au moins dix doigts viendront s'échouer à tes pieds. Et tous ces dix doigts multipliés par autant de naufragés que peuvent en contenir toutes les mers du monde, te caresseront, t'étrilleront, te ramèneront. Je ferai des gâteaux plein de beurre et de sucre, je dirai qu'ils sont bretons, j'imaginerai des alliances, je ferai des goûters de fée obèse, cuisinerai des petits enfants aux champignons, pêcherai des kikis que tu dévoreras tout crus, répondrai aux questions les plus indiscrètes, danserai le quadrille et distribuerai gratuitement de la soupe aux yeux de flamants roses, mais reste un peu, l'animal !
- Blog blog, folle à lier
- On verra bien, qui est fou, stupide bête !
- C'est tout blog vu
- Tais-toi maintenant ! Economise tes forces ou tu vas claboter dans la minute. Je vais de ce pas dans la réserve, voir ce que je peux mijoter pour te nourrir.
Sitôt dit, sitôt fait. Mais voilà, dans la réserve point de pistil de rouge-gorge au zan, de fève toquée, de thé manchot, pas le plus petit soupçon d'ombre d'essence de coquelicot confit ou de moutarde de mangue au pistou de persil. Pas même une malheureuse fiole de bave de reinette à l'échalote pourpre. Décidément pas à la page, la sorcière. Non, en lieu et place de ces denrées précieuses, un énorme et prosaïque bouquet de côtes de bettes, une motte de beurre, un litre d'huile de noix, un petit tas de curry et une boîte d'œufs bio fermiers ; elle finit par dénicher derrière la dernière étagère, deux paquets de farine, un sachet de graines de sésame, un morceau de comté à moitié rongé par les souris, un talon de jambon et une bolée de crème fraîche. La sorcière s'assit par terre, sur sa longue traîne en toile de mygale et soupira, prise de découragement. Des côtes de bettes… En voilà quelque chose d'inattendu… ! Elle étouffa un sanglot, elle aimait bien ça étouffer les sanglots ; et les poussins… mais pas de poussin dans cette histoire, juste des côtes de bette puisqu'il faut sans cesse tout vous rappeler ! Elle ouvrit ses grimoires, compulsa, réfléchit, s'endormit, ne rêva pas, se réveilla bougonne. Elle jeta un coup d'œil à son animal. Il semblait survivre, mais avait encore pâli. Allons ! Il ne serait pas dit qu'elle n'aurait pas tout tenté pour le sauver. Après tout, réussir un plat avec si peu d'ingrédients et de si modestes pourrait être un défi divertissant dans un monde où tout était subtilité et délicatesse, cuisine de fleurs et arômes de rosées. Elle se mit donc au boulot fissa et l'inspiration vint au fil de l'épluchage des légumes.
Quelques heures plus tard, elle tenait l'entrée et le plat principal de son repas pour naufragés.
La première partie était réglée, certes mais l'histoire ne faisait que commencer ! En effet, à qui les offrir pour que les visiteurs affluent au chevet de Dedicacessen ? Elle ne pouvait se décider. A qui dédier des côtes de bettes ? A sa copine Manue qui les adorait ? A la maman de Manue qui ne les aimait pas moins et allait bientôt repartir sur son île et en être privée pendant longtemps ? A Dave qui avait bien une tête à ne jamais en avoir goûté ? A Jérôme Garcin et toute la bande du Masque et la Plume pendant un enregistrement, pour ne plus les entendre pendant quelques minutes ? A Michel Onfray qui était homme à goûter les plats terriens ? Non, trop intello, tout ça (pas Manue, hein, les autres) : ça aurait achevé le blog. A Eve parce que la côte, à Adam parce que bête comme chou ? A Emma Bovary qui attendait toujours patiemment son tour ? A ses nouvelles chaussures rouges qui marchaient toutes seules ? Au ciel lourd ? A la forêt qui commençait à roussir ? Au nouveau chat errant qu'elle nourrissait et qui avait le regard de Jean Gabin dans Hôtel du Nord ? A Fred Vargas qui avait bien occupé ses plages de l'été ? pffff… la sorcière était dubitative. Elle avait eu beau y mettre du sien, tenter de sophistiquer un peu ses plats, ça restait de la côte de bette au bon goût de terre mouillée, rien d'autre. Colette ? Oui, Colette aurait certainement adoré, mais voilà, il y avait cette recette qu'elle lui destinait depuis la naissance de l'animal : ses haricots à la paysanne, il ne fallait pas brûler la cartouche Colette. Non, décidément, rien ni personne ne lui inspirait de dédicace. Elle décida de passer une petite annonce dans la blogosphère, qu'elle rédigea ainsi :
"Offre repas, thème côtes de bettes, comme neuf,
simple mais efficace
contre bons soins à animal expirant."
Ne lui restait qu'à attendre la première réponse venue et à dédier le repas à son auteur…
Vous ?
crédit images : au hasard de google et dessin de Myazaki
dimanche 19 août 2007
[A un jeune mendiant]..........
Il y en aurait des choses à écrire sur la Bretagne. Un jour peut-être, je vous parlerai de ce coucher de soleil de fin du monde sur la mer qui n'attendait que la lune pour transmuer d'eau en argent, ou je vous dirai les gens serrés les uns aux autres dans des pulls, les enfants ensablés sous le ciel bleu meurtrier, le Muscadet, les moules marinière, les tramways de Nantes qui roulent sur des pâquerettes devant des maisons penchées, les bribes de conversations saisies dans les ruelles, les cours intérieures volées, aperçues au-delà des murs de pierres empilées, où poussent de jeunes barbes d'herbes folles. Allez savoir, les serrures rouillées par le sel... si ça se trouve je vous caserai aussi mes nouvelles chaussures rouges qui marchent toutes seules. Il faudrait que je vous peigne également ce chien parfaitement blanc, splendide, qui hantait le port dans le soleil rasant. Solitaire, sourire aux babines face à la promesse du crépuscule, nimbé par la lumière basse qui lui faisait un halo de feu. Il allait tranquille, tel le spectre en suaire d'un roi couronné de vermeil.
Mais.
Mais avant tout ça, il faut que je vous dise : j'ai vu un garçon qui avait la grâce. C'est plutôt rare. D'habitude c'est
réservé aux filles. Là, c'était bien un garçon. il jouait du violoncelle dans une rue, sous une enseigne de glacier "pôle nord", au milieu du marché de Piriac, un mardi matin. Il avait environ 16 ans et tout était frêle en lui, tout semblait trop grand autour de ses os en sucre filé, les chaussures et le caban frileux, le pantalon, les doigts étaient ceux d'enfant femelle, délicats. Il était seul au milieu du monde. Il jouait plutôt bien les suites pour violoncelle de Bach, ces sublimes notes en forme de dimanche matin. Ses lèvres ânonnaient une incantation discrète, prière ou calcul ?, presque imperceptible tandis que ses doigts caressaient l'instrument.
On ne le voyait ni ne l'entendait de loin. Il fallait être à dix pas. On passait devant lui, devant son chant de bois sur la mer, et on se prenait parfois, au passage, quelques gouttes sombres de son regard bleu, qui ne voyait rien en dehors de lui, tout absorbé par la musique. Alors on s'arrêtait un peu plus loin, tout étourdi, un peu assommé, et on cherchait des pièces au fond de son sac, on revenait sur ses pas, on posait les euros sur un morceau de tissu à ses pieds, on essuyait son sourire merveilleux de distance et de bienveillance pourtant, qui venait de l'intérieur des notes, vite disparu ; le visage repartait, retourné tout entier dans l'onde, dans la communion avec la rivière claire de musique.
Je ne le reconnaîtrais sans doute pas dans la rue, si je le croisais aujourd'hui, sans son violoncelle, je sais juste encore que des boucles brunes calligraphiaient son cou. Quelle impression m'en reste-t-il ? Il faudrait toujours tout pouvoir ramener à un mot unique. Pour lui ? fragilité ? ailleurs ? étranger ? parti ? rien de tout ça et tout ça à la fois, je ne trouve pas. Le contraste était poignant (poignant ? peut-être…) entre lui et le reste du monde. Il était posé dans la rue touristique, un jour de marché, on y passait en troupeau bruyant, ensemble et seuls, avides, vides de but devant son immobilité de jeune arbre. Il en passait de son âge. Du même sexe, de la même espèce, d'une autre planète. Casquettes, cheveux courts, presque rasés, claquettes et shorts, on est en vacances, que faire de ce visage trop pâle et de ce drôle de petit capitaine décoiffé qui joue une musique qu'on ne sait pas ? Parfois, il ne le voyaient même pas, ni n'entendaient, j'en suis sûre. Quelques mètres plus haut seulement, où la rue est à peine plus large, il y avait un duo qui donnait du manouche, du festif, très chouette. De la musique de samedi soir en bord de roulotte, rouge et orangée comme le feu, qui n'a pas besoin réellement de celui qui regarde, ou écoute, joyeuse si l'on veut, rien à voir avec celle-là, toute bleue, qui doit s'écouter arrêté, yeux mi-clos, ou perdus à l'arbre au carreau. Ils avaient sans doute les poches déjà vidées de la petite monnaie, ceux qui passaient.
On était très peu à s'arrêter et encore moins à rester quelques instants. Un homme qui travaillait là était sorti de chez le glacier, et, appuyé au mur, au-dessus du musicien, le guettait sourcils froncés, immobile. Aimait-il ? Pause cigarette ? Je ne me souviens plus s'il fumait, il avait l'air de ne pas comprendre pourquoi ce jeune homme s'était posé là, à jouer tenace pour quelques rares pièces dorées. Tout près de là, un forain vendait des vêtements dégriffés. Sans doute agacé par le frêle bateau que le violoncelliste têtu embarquait sur l'océan, derrière son mât horizontal, il a augmenté sa sono de gros paquebot à touristes, même musique que ses fringues : techno, flashy, boum boum, tout montrer, ne rien retenir, faisons démonstration de puissance et de facilité. Pas chère la musique, pas chers les habits. Et les naufragés arrivaient à lui, sous leurs lunettes et tee-shirts porte-publicités, las et consentants ; le petit musicien ne s'entendait plus qu'à 5 pas.
Parfois, depuis l'autre côté de la ruelle où nous nous étions posées, les filles et moi, pour l'écouter et le regarder, alors qu'elle n'était pas plus large que trois hommes en goguette bras dessus, bras dessous, nous le perdions dans le flot. Il était assis et la foule debout, pressée d'acheter, était parfois si dense qu'elle l'avalait, tout ou partie. On apercevait alors son poignet qui ne se débattait pas mais dansait au contraire pendant le naufrage, son cou qui ployait ou sa chaussure qui tentait de l'ancrer aux pavés sans qu'on puisse jurer qu'elle y parvînt. Je souffrais de cette noyade plus que lui, imperturbable. Certaines fois, le flot était si impérieux, si dense, que je me disais "on ne le reverra pas, on va le perdre". J'entendais pourtant Bach s'élever, phare souverain au milieu de la cohue, du brouhaha, des morceaux de rire et de mots échappés, derrière le gros plan des visages en vacance.
Les beaux moments qui auraient mérité de sentir l'herbe coupée, quand il réapparaissait. Il a bien fallu partir. Ma jeune fille de fille amoureuse, tête penchée, a eu bien du mal à le laisser. J'ai fait semblant que ce n'était rien pour qu'elle ne soit pas triste, pour qu'on ne soit pas en retard, mais combien de fois aura-t-elle l'occasion de croiser de ces capitaines-là ? Pour lui, en souvenir de ce moment, j'ai concocté ce que ma mère appelait un "mendiant". Un pain perdu, aux fruits d'été. Pour la musique des mots. Et la sienne.
crédit photo violoncelle : http://www.photolive.be/musiciens.html

















