DEDICACESSEN

Blog de cuisine et de petites histoire ; Le principe ? Tout un plat, toute une histoire... Quand l'inspiration est là, la recette est dédiée à un personnage de mes paysages réels ou rêvés : Vouivre, Hopper, San Antonio, André Breton, Maroc, Italie, enfanc

jeudi 15 mars 2007

[Four Lane Road]..........

fourlaneroaddedicacessen

Elle doit parler quelque part derrière lui. Il perçoit vaguement, sans qu'il le décrypte plus, le bruit qu'elle fait quand elle ouvre la bouche. Comme on n'écoute plus une radio que l'on laisse toujours en sourdine dans la maison, pour l'impression qu'elle donne de tenir compagnie, par paresse d'aller l'éteindre. Il aimerait avoir la paix, il ne formule même pas cette pensée, ce serait lui laisser de l'emprise. Il fait mine de regarder du côté de l'ouest mais n'attend rien, ni voitures –il n'en passera plus guère d'ici le lendemain et elles ne s'arrêteront de toute façon pas ici pour faire le plein- ni le couchant, ni même le repos. Il s'absente simplement, où il n'est pas question d'être heureux ou malheureux, accroché à sa cigarette à moitié éteinte qui le garde physiquement présent dans cette dimension. Son ombre sur le mur tient elle aussi une ombre de mégot au bout de l'ombre de sa main droite abandonnée à l'ombre du vide.

Il est tout entier au-dedans de lui, comme on l'est dans le sommeil. Ses paupières ne veulent pas se baisser, pas plus que les volets de la chambre du premier ; il est habitué à dormir en plein jour. Le bruit continue, une piqûre de moustique, un mot entre par sa nuque : "pomme". La voix de sa femme a dit "pomme". Veut-elle qu'il aille chercher des pommes à la cave ? non il lui en a ramené déjà ce matin. Il repart en ses vergers. Il erre en lui, en ses âges empilés et il est tout baigné de lumière. Il sent tout de même la tiédeur de l'air, l'automne est si clément ce n'est pas normal. Il boirait bien une bière, mais il faudrait bouger ; en plus, elle râlerait. Si elle savait qu'il en a douze au compteur de sa journée… Mais peut-être le sait-elle d'ailleurs et s'en fiche-t-elle. Sinon comment expliquer qu'elle n'ait pas encore trouvé, elle si sagace, la planque à canettes, derrière l'étagère des cartes routières, dans la boutique ? Avant, elle les trouvait toujours. Avant quoi ?

Elle parle à nouveau, elle parle fort. Pour ça, quelquefois il aurait pu avoir envie de la tuer, sans doute pourrait-il passer à exécution pour qu'elle se taise s'il n'était pas si las. Il lui suffirait de contourner la maison, de pousser la porte et de serrer ses longues mains noueuses autour de son cou, il verrait les deux gros seins sous la robe ajustée cesser de se soulever bientôt. Il pourrait revenir à sa brume de fin de journée. Il ne la déteste pas s'il ne l'aime pas mais elle l'encombre, de temps en temps. Elle lui est étrangère et ne le sait pas, ne se pose pas la question, il y a vingt ans qu'ils sont mariés. Il était un beau parti, veuf de trente-neuf ans, sans enfants, une boutique au bord de la route qu'ils allaient bientôt passer à quatre voies. Elle était très jeune, beaucoup plus que lui, il en avait été affolé. Ça n'avait pas duré, un matin, peu de temps après le mariage, il s'était réveillé définitivement dégrisé. La veille, il lui avait fait l'amour et quand ça avait été fini, elle avait enfin ouvert ses paupières de statue pour regarder le réveil sur la table de nuit et avait mal retenu un léger sourire ; rien d'autre.

Elle est toujours belle, il entend les compliments des clients, il voit sa peau si miraculeusement lisse parfois, par hasard, dans l'armoire à glace de la chambre ou par l'entrebâillement d'une porte. Un jour, un enfant ébouriffé était descendu d'une longue voiture rouge, avait pénétré dans la boutique tenant la main de sa mère. Alors que Julia s'extasiait de ses grands cils et de ses yeux noirs, engageant une conversation de dînette avec lui et tandis qu'ils en étaient à échanger leurs prénoms (cette satanée manie qu'elle a de tout oublier pour parler aux jeunes enfants, ce reproche permanent en filigrane de sa mélancolie lorsqu'ils partent !) le petit avait lancé, montrant John du doigt : "et ton papa, il s'appelle comment ?". Comme elle avait ri, décoiffant tout à fait les épis sur la tête du gamin !

"Gâteau". Ah ! il est l'heure de manger et elle lui crie le menu pour l'appâter. Elle en est au dessert. Le mot de tout à l'heure n'était pas "pomme". Il lui fallait un "s" pour aller avec "gâteau". "Gâteau aux pommes", celui qu'il aime bien, qui ressemble un peu à un pudding ; pourvu qu'elle l'ait bien mis au frigo, il préfère le manger très froid. On ne peut pas lui enlever ça, elle sait cuisiner et elle ne rechigne pas au travail, tout est toujours impeccable. Irréprochable. Il laisse tomber sa cigarette, se lève.

Crédit Image :
Four Lane Road
Edward Hopper
1956
Huile sur toile
69,8 X 105,4 cm

Posté par A_Lenverre à 00:08 - Toute une histoire - Commentaires [22] - Permalien [#]

Commentaires

    Un très beau tableau de "l'Amérique profonde" et une belle histoire encore une fois.

    Posté par raymonde, jeudi 15 mars 2007 à 02:38
  • C'est gentil, Raymonde. Dans le dernier Irving, l'auteur acteur s'invente un spectateur unique. On dira que si je devais choisir une lectrice unique (ce n'est pas loin d'être le cas )... aujourd'hui ce serait sans doute toi, pour tout ce que je ne connais pas de toi.

    Posté par dedicacessen, jeudi 15 mars 2007 à 09:16
  • ... et pour toute l'attention que tu portes gentiment à mes mots. Bien sûr.

    Posté par dedicacessen, jeudi 15 mars 2007 à 10:22
  • Oui, mais les lectrices, ce sont celles qui n'ont pas de blogs. Alors, je crois que c'est moi ta lectrice du jour.

    Une chose que tu ne connais peut-être pas de moi et que je vais t'apprendre : quand je suis un petit moment sans aller chez tit, (diète oblige)il me cherche partout sur les blogs. Oui, oui, tu peux lui demander ! Alors fait gaffe ! Par exemple sur le blog de mémé georgette. Le connais-tu ce blog ? Du Marcel Aymé à l'état pur. Très très drôle.

    Posté par raymonde, jeudi 15 mars 2007 à 23:54
  • http://georgette.viabloga.com/news/hamburger-geant-pour-etouffer-mes-petits-fils-2#comment_95

    Je t'ai mis le lien avec une histoire "pissante" et vers la fin des com, tu verras que tit me cherche désespérément mais que l'on s'est retrouvé. Quel bonheur !

    Posté par raymonde, vendredi 16 mars 2007 à 00:00
  • j'aime beaucoup tes mises en situation, quel talent ! quelle originalité !

    Posté par mercotte, vendredi 16 mars 2007 à 07:45
  • Qu'ils ne s'aiment pas ces deux-là !
    Ils pourraient nous rejouer le "chat".

    Je ne suis pas certaine qu'ils méritent cette superbe tarte aux pommes, fondante et forcément succulente.

    Posté par souchette, vendredi 16 mars 2007 à 11:07
  • Raymonde ! Plains-toi ! Moi il dit partout que je le harcèle... alors qu'il me tarde juste de lire ces billets. Maintenant, s'il est jaloux en plus... on va pas s'en sortir, je m'en va lui plumer la tête, et le reste, alouette... Non, mais non, je l'aime bien le Tit', j'va arrêter de l'embêter... Ah oui, je trouve le blog de "mémé" georgette marrant comme tout, bien mené, mais non, pas marcelaymien ! Binettois (bidochons' father) oui, mais pas marcelaymien. Et crois-moi, je maîtrise un chouia le sujet, j'ai lu les oeuvres complètes du monsieur, certaines plusieurs fois. M'empêche pas d'apprécier le blog, hein, c'est juste autre chose. M'en vais de ce pas le mettre dans mes favoris, même que.

    Mercotte... "quels compliments" !
    Mercotte !!!!!!! c'est tellement.... pfffff ça fait un bien fou, et même si c'est pas mérité, je te remercie. Plein !

    Posté par dedicacessen, vendredi 16 mars 2007 à 20:58
  • oups souchette, je t'ai oubliée. C'est pas "qu'ils ne s'aiment pas ces deux-là !" ce serait plutôt qu'ils ne s'aiment pas voilà tout. Ni ne se détestent. Cohabitent.

    Posté par dedicacessen, vendredi 16 mars 2007 à 21:00
  • Ouf, quelle culture ma chère ! Je suis à terre.

    Non non, il n'est pas jaloux tit. Il peut en prendre plusieurs à la fois et de tous les âges. Georgette, Raymonde, Annie en même temps. Pas de problèmes, il est dans la trentaine. Tout jeune étalon.
    Bises
    P.s. on sait pas qui se cache derrière Mémé Georgette. Peut-être toi ?

    Posté par raymonde, vendredi 16 mars 2007 à 21:06
  • ... misère, je suis trop vite sur le piton. Problème pas de s, yen a pas de problème ! Alors, zéro "s" ! Si ya d'autres fautes, s'en fout !

    Posté par raymonde, vendredi 16 mars 2007 à 21:09
  • Nan, Raymonde, ce n'est pas l'Annie Dedicassen qui se cache derrière Georgette.
    J'en mettrais mes mains à couper... et le reste aussi, Alouette.

    Et elle a raison : ce n'est pas du Marcel Aymé.

    Posté par souchette, samedi 17 mars 2007 à 09:26
  • Si Souchette s'en mêle, chuis pas sortie du bois ! Surtout qu'elle est prête à mettre tout le reste à couper...

    Mais si tu sais qui se cache derrière Georgette, tu pourrais nous le dire hein ? À moins que ce soit toi, Souchette que je ne connais ni d'Ève ni "Dadam" !

    Posté par raymonde, samedi 17 mars 2007 à 18:36
  • souchette c'est une caauuupine de moi. Et puis ma raymonde... raymonde ???? Je disais Binet ? )) et si c'était toi, mémé georgette... tu passes beaucoup de temps sur les blogs pour pas avoir envie d'en créer un, non ? et puis quoi... si j'y arrive, tout le monde peut le faire... ))) j'suis sûre que t'es la gégette...

    Posté par dedicacessen, samedi 17 mars 2007 à 19:55
  • Très très drôle ! Parfois j'y pense de créer un blog mais où trouverais-je le temps ? Je passe déjà tout mon temps libre sur les blogs des autres ! Peut-être à ma retraite... ça vient vite !!!

    Posté par raymonde, samedi 17 mars 2007 à 20:25
  • Il est encore là, il est encore revenu… comme chaque jour il revient, comme chaque matin j'ai encore entendu sont misérable pick-up truck grincer jusqu'au garage, s'ébranler devant les pompes, toussoter et s'arrêter enfin… comment je pourrais ne pas l'entendre il n'y a plus que lui pour s'arrêter devant nos pompes vide… je dis encore " nos " pour oublier que lui est parti, que lui a dit, je m'en vais je ne veux pas devenir aussi aride que tout ce qui nous entoure, aussi aride que toi, tu t'es assèchée, tu es devenue si rugueuse que je ne peux plus te toucher, te carresser… moi je m'en vais… suis moi… j'ai dit non dans ma tête et il l'a entendu et il est parti… plus rien dans nos pompes et le vieux qui s'arrête devant et va chercher son maudit fauteuil grinçant à l'arrière de son camion, tout grince dès lors que le vieux le touche, lui aussi doit grincer… et il s'installe là sans rien dire, sans rien demander… et moi je viens à la fenêtre et je parle comme si quelqu'un m'écoutait, comme si quelqu'un pouvait m'entendre, comme s'il reviendrait et le ferais fuir… et je parle et je parle… et lui se tait…

    J'aime beaucoup cette toile… et je n'ai pas pu m'empêcher mais malheureusement ça ne finit pas par une tarte aux pommes alors c'est moi qui vais faire le chemin et aller la dévorer… tu n'avais qu'à ne pas me tenter !

    Posté par Dorian, dimanche 18 mars 2007 à 00:36
  • Assèchée ? Mais elle n'est pas assèchée.

    Plantureuse, oui, comme malgré elle, quand on voit les cheveux soigneusement tirés et ce visage pointu, ces yeux durs qui jurent avec son corsage abondant.

    Ce qu'elle n'a pas pu maîtriser.

    Posté par souchette, dimanche 18 mars 2007 à 10:38
  • J'aime Hopper, et cette toile plus que toutes, pour les yeux très clairs de l'homme surtout, pour son visage qui est presque exactement celui de mon père. Et j'aime que tu aies vu l'affaire autrement, Dorian, et que tu aies partagé ici ton regard. Et je suis d'accord avec toi, assèchée... de dedans, Souchette, des sentiments, tarie d'amour. Il est vraiment original ton point de vue, Dorian. Je t'envie encore une fois (je suis vraiment mauvaise) et en même temps, je souris. Comment dire ? tu sors du cadre tandis que je m'y laisse pièger. T'es un garçon, quoi.

    Posté par dedicacessen, dimanche 18 mars 2007 à 18:09
  • J'ai enfin eu le temps de m'arreter un peu. Le probleme avec les textes comme celui-ci, c'est qu'il faut prendre son temps, s'arreter pour apprecier la beaute et la justesse des mots. Je devrais les imprimer pour les lire plus tard, mais alors je n'aurais plus le tableau de Hopper sous les yeux, cette espece d'indifference glacee qui s'en degage. Belle interpretation.

    Posté par Gracianne, lundi 19 mars 2007 à 11:51
  • c'est gentil, merci beaucoup Gracianne. Tu sais, tu peux toujours imprimer l'image du tableau en même temps, hein

    en fait, ce que je voudrais, c'est qu'il puisse se lire sans l'image, ce petit bout de rien.

    Posté par dedicacessen, jeudi 22 mars 2007 à 10:08
  • sucer des bites

    Posté par caca, dimanche 23 novembre 2014 à 17:23
  • non je rigole ce texte est très bien

    Posté par caca, dimanche 23 novembre 2014 à 17:24

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