DEDICACESSEN

Blog de cuisine et de petites histoire ; Le principe ? Tout un plat, toute une histoire... Quand l'inspiration est là, la recette est dédiée à un personnage de mes paysages réels ou rêvés : Vouivre, Hopper, San Antonio, André Breton, Maroc, Italie, enfanc

dimanche 18 février 2007

[Chacun sa Vouivre]..........

La Vouivre est la légende (mon œil !) franc-comtoise la plus vivace. Si on en croit l’ouvrage très scientifique " la Grande Encyclopédie des Fées ", la Vouivre serait un serpent ailé couvert de feu, portant à son front une pierre précieuse qui étincelle dans le ciel où elle passe. Elle est gardienne des trésors, féconde la terre, le ciel et les rivières. Elle est l’alliance des quatre éléments et ramène le printemps. Reine des serpents, elle leur commande d’attaquer l’impudent qui tenterait de voler son escarboucle écarlate, qu’elle pose sur les berges quand elle va se baigner. Elle se montre parfois en femme, notamment sur la toile tendue de Leonor Fini, la pellicule enroulée de films ou sur le papier lissé des livres de Marcel Aymé… C’est dans les pages que lui a consacrées ce grand "imaginateur" que je l’ai rencontrée pour la deuxième fois et chérie pour la vie. Au premier rendez-vous, j’étais trop petite pour prêter attention à elle. Je lui préférais d’autres histoires de chez nous et d’ailleurs ; elle me faisait sans doute un peu peur, présentée qu’elle était comme femme-dragon, capable de colères terribles et meurtrières, accusée même d’infanticides cannibales. Marcel le tant aimé, me l’a rendue amoureuse, terrienne et sirène tout à la fois, palpitante et, essentiellement, Femme.

vouivre00Chacun sa Vouivre. La mienne est toutes les femmes. Amante à l’attente, elle est languissante et huilée, griffe le ciel d’une balafre rouge quand elle le traverse, tempétueuse. C’est le rubis planté en son front qui fait ainsi flamboyer les nuits. Odorante de la terre qu’elle pénètre, cet humus qui enfante également les sapins noirs, elle attend. Sur les murs de pierre sèche perdus au fond des bois, enroulée en l’écorce rêche de l’arbre au coin de ma fenêtre, elle attend. Qu’on la pille ou qu’on la viole, qu’on la vole, qu’on l’envole. Quand, étouffant du vertige de ces songes infinis, elle veut échapper aux fièvres électriques, elle plonge dans l’ombre des bateaux qui promènent les touristes sur les lacs du Jura. Ils perçoivent parfois son chant et croient entendre les échos de la coque heurtée par les flots troublés. Mendiante, elle craquelle, se rompt, hurle puis murmure, sa complainte glisse et file loin, agrippée aux carpes. Ma Vouivre ne mange pas les enfants, elle berce ses petits rêvés sur son sein blanc, fleurant la vase et la résine. Quand elle voltige sous la surface des rivières quand elle se glisse à minuit dans les fontaines, elle avale tous les secrets féminins qu’elles charrient. Ma Vouivre est la confidente voleuse de ses sœurs. Elle enterre les tromperies, broie les incestes, incendie les amitiés interdites, digère les meurtres, efface les abandons, emprisonne en son cœur l’écho des aveux muets colportés par l’eau. Chaque secret dont elle se charge ainsi, grossit la pierre à son front, son âme bouleversante. Les hommes veulent tous s’en emparer.

Elle attend. Elle attend celui qui ne voudra pas l’escarboucle mais sa chair. Pour "voir" et aussi parce qu'il lui est si lourd parfois, elle pose l’objet parmi les herbes et part, nue, nager longtemps, libérée enfin de son fardeau. Mais depuis le milieu de l’onde, elle guette l’homme qui arrive. Il va la regarder, il va savoir. Il va arriver celui qui comprendra. Il verra sa queue serpentine disparue, deux jambes scellées ensemble l’ayant remplacée, il viendra la rejoindre pour y croire, les toucher et, longuement, les séparer enfin ; elle pourra après, le tenant par la main, marcher sur les ronces et la menthe. Elle le voit qui vient. Lui, aperçoit le monstre et rampe, comptant ne pas être découvert. Déjà elle disparaît, déjà elle n’est plus là, les yeux du pillard sont tout entier dans le feu qui vibre sur la rive. Il veut plus que tout ce trésor, l’or secret. Il se prosterne, tend la main, va toucher au but.

Le cri qui suit n’est pas le sien. C’est l’appel éclatant et désespéré de la Vouivre jalouse, c’est la guerre qui se déclare, les cieux qui se referment sous les écailles du dragon, la grande nuit qui commence. Les serpents jaillissent à l’invocation, obéissent en sifflant et mordant.

Quand ils repartiront, entraînant leur souveraine presque morte du combat en leurs demeures sépulcrales, ils ne laisseront que des souvenirs cendreux près de l’eau refermée.

…J’aimerais tant qu’un jour, elle laisse son butin aux voleurs aveugles, et que débarrassée de sa mission, elle rejoigne la cohorte des femmes colorées, vives et repues de leur chair pleine. J’aimerais la retrouver partant au ciel comme un ballon de baudruche, remuant des fesses d’ogresse dans les fleurs et la douceur du printemps, frottant sa poitrine montgolfière au nez des gars qui savent danser le tango. Comme je lui souhaite de devenir une grande fille toute simple, une femme chatoyante, une nana ! Oui ! Une Nana de Niki de Saint Phalle !, ces odes à la joie et à la féminité en mouvement, que j’admire tant et qui, toujours, me mettent le sourire au coin des lèvres.

vouivremontage

Pour ma Vouivre, j’ai rêvé… (à suivre)

crédits images :
- Guy Vignoht - La Vouivre
http://www.artactif.com/indexV/vignoht.htm
- Diverses Nanas de Niki de Saint Phalle

Posté par A_Lenverre à 01:15 - Toute une histoire - Commentaires [7] - Permalien [#]

Commentaires

    Eternel féminin

    La Vouivre... je l'ai aussi côtoyée, autrefois. La Vouivre et ses soeurs, les ondines, les nixes, les fées et les dames blanches. Oui surtout les dames blanches qui errent diaphanes aux croisement des routes. Et aussi les esprits des forêts, le petit peuple qu'on ne voit pas... enfin pas toujours. Sauf si l'on est attentif...
    Ta Vouivre est un concentré de féminité. Comme la vraie, celle qui hante le bord des rivières. Lunaire, serpente, aimante, mais dangereuse aussi... parce qu'elle a la puissance des forces souterraines, celles de la fécondation de la terre, de l'abondance, de la fertilité...
    Ta Vouivre est à la fois reptile, insecte ou crustacé, on ne sait pas très bien à quel monde elle appartient: elle est de tous les éléments.
    Elle est à la fois douce et ronde et piquante. Elle a de beaux seins voluptueux, dont un des tétons s'orne d'un bijou couleur rubis: est-ce l'escarboucle qu'elle portait au front qui est venue là, malicieusement ?
    La belle et délicieuse brioche Vouivre, je la comprends comme une offrande. Non, bien sûr, vous n'allez pas la manger. Quelle idée ! Elle n'est pas destinée à être dévorée par des dents humaines, ni par une bouche de chair, et surtout pas digérée par un ventre animal... Elle est destinée à la Vouivre elle-même. Elle seule en est digne.
    Offrande d'une femme à l'éternel féminin…

    Posté par Marie-Claire, lundi 19 février 2007 à 18:11
  • Oh comme tu comprends tout ma tarto. ça fait du bien. Beaucoup de bien. Tout à l'heure alors que je rentrais dans la nuit et que je guettais ma maison éclairée, ma cuisine illuminée, depuis le dehors tout noir, je la voyais par la fenêtre, sur sa planche. Et me disais qu'un jour, elle la verrait elle aussi, sonnerait peut-être. Je m'imaginais devisant autour de la table, avec la Vouivre en tenue de ville. On en aurait des choses à se raconter. Hein ?

    Posté par annie, lundi 19 février 2007 à 22:08
  • Que dire ? Tu écris bien. C'est peu comme commentaire, c'est déjà beaucoup et je vais te dire pourquoi.

    Lorsque je me rends sur des blogs féminins (mais pas que) très lus, j'ai le sentiment que nous sommes entrés dans l'ère de l'écriture Bridget Jones ou Cosmopolitan.

    C'esr rigolo, ça ne mange pas de pain, ça marche et un éditeur malin leur fait écrire des livres destinés aux nanas blogueuses.Sur tout, mais surtout sur n'importe quoi.

    Je suis heureuse de voir, en te lisant, qu'il reste des gens pour lesquels l'écriture n'est pas un prétexte mais une nécessité quasi-vitale.

    J'aime ta vouivre, pas les statues de Nikki de St Phalle, je leur préfère celles de Botero.

    Mais ça, ce n'est pas le plus important.

    Posté par souchette, vendredi 23 février 2007 à 12:11
  • mdr te connaissais pas avant!

    Posté par leonine19, vendredi 23 février 2007 à 21:35
  • > Souchette.... tu me touches beaucoup. Suis honorée.... Merci. Mais chhhhhhhhhhhhhhhhhhhhut sinon tout le monde va comprendre qu'ici c'est la cuisine, le prétexte.

    >leonine19.... euh.... ben mdr too, hein....

    Posté par annie, vendredi 23 février 2007 à 22:13
  • Elle est de partout la Vouivre aussi de l'ouest : la Mélusine de Lusignan, qu'estce d'autre sinon une résurgence du même mythe ?!
    Très beau texte en tout cas, deuxième poête croisé sur la blogosphère...

    Posté par Tiuscha, vendredi 23 février 2007 à 22:36
  • Oui, la Vouivre et Mélusine sont cousines. Mais la mienne est plusa sauvage, plus brutale aussi, elle ne construit pas de châteaux, c'est une rustique.

    Posté par dedicacessen, lundi 5 mars 2007 à 10:02

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